Depuis plus de 20 ans, Rania accompagne les élèves du collège Lucie Aubrac à Dunkerque avec bienveillance, exigence et engagement. En tant qu’Actrice de Liaison Sociale en Environnement Scolaire (ALSES) au sein de l’AAES, elle joue un rôle essentiel entre le collège, les familles et le quartier. Promue en juin dernier Chevalière de l’Ordre des Palmes Académiques, Rania revient sur son parcours, son métier et sur ces années d’engagement au service de la réussite des jeunes Dunkerquois.
Rania, quel a été votre parcours professionnel et qu’est-ce qui vous a amené à devenir ALSES (Acteur de Liaison Social en Environnement Scolaire) au sein de l’AAES aujourd’hui ?
À la base, je suis originaire de Tourcoing, et je suis arrivée à Dunkerque en décembre 2000. J’intervenais en tant qu’éducatrice de rue au sein de la Prévention Spécialisée dans le quartier du Jeu de Mail, puis au sein du quartier du Banc Vert. J’y ai travaillé pendant presque quatre ans, jusqu’en 2004, et à cette époque je travaillais régulièrement en lien avec ma collègue ALSES, qui travaillait au sein de deux établissements à l’époque : le collège Michel de Swaen, qui est l’ancien nom de l’actuel collège Lucie Aubrac, et le collège Albert Samain, aujourd’hui collège Arthur Van Hecke.
Il y avait beaucoup de travail en complémentarité entre elle et moi, j’allais souvent avec elle dans le collège lorsqu’elle m’y invitait. Cela nous permettait de voir ensemble les situations, les familles, etc. Puis finalement ma collègue est partie sur un autre poste et a quitté l’AAES. Ce qui m’intéressait initialement dans ce poste c’était surtout la prévention du décrochage scolaire. C’est une problématique qui m’interpellait beaucoup. Par rapport à mes observations dans le quartier et dans le collège, je me suis dit : ça serait intéressant d’être en amont, en prévention, pour pouvoir accompagner ces jeunes au mieux. Et donc, j’ai obtenu le poste d’ALSES en 2004, d’abord sur les deux établissements puis, en 2006, uniquement sur le collège Lucie Aubrac. Je trouvais que le travail que je faisais avec le CPE de ce collège était plus pertinent, j’ai eu de la chance d’avoir ce poste.
Le Conseiller Principal d’Éducation, c’est le professionnel avec lequel vous travaillez le plus au sein du collège ?
Le CPE, c’est le pilier de la vie scolaire. Oui c’est vraiment l’interlocuteur avec lequel je travaille le plus. Il y a aussi l’assistante sociale scolaire ou encore l’infirmière scolaire. En réalité on travaille tous ensemble.
Du coup, ça fait maintenant plus de 20 ans que tu travailles au sein du même collège ?
Oui c’est ça, les années passent. Tous les ans, les familles, les élèves, les chefs d’établissement me disent toujours : « Vous partez ? » et finalement, moi je reste, et ce sont eux qui finissent par partir. Je me retrouve avec des anciens élèves qui sont parents aujourd’hui. C’est incroyable, la nouvelle génération arrive…
Et du coup, ce rôle que tu as au sein du collège, comment tu le définirais ? En quoi consiste concrètement ton rôle auprès des élèves du collège ? Qu’est-ce que tu peux leur apporter au quotidien ?
Mon rôle, c’est d’accompagner les jeunes vers le bien-être et la réussite, pour que leur scolarité se passe le mieux possible, de la 6e à la 3e. Je fais toujours le lien entre le collège et le quartier, c’est-à-dire l’environnement social avec la famille. Je m’appuie aussi sur mes collègues éducateurs de rue qui interviennent dans les quartiers. Au sein du collège j’apporte un regard complémentaire et parfois différent, parce qu’il n’est pas toujours simple de savoir ce qu’il se passe à la maison pour les jeunes. Souvent, l’élève qui ne va pas bien ramène ses problèmes au collège. C’est un éternel recommencement : au collège, il y a un cadre, des projets, ses copains et il arrive à sortir un peu du contexte familial. Et puis quand il retourne chez lui et que ça ne va pas, tout redevient compliqué. Mon rôle, c’est vraiment de faire le lien entre le jeune dans son environnement scolaire et dans son environnement familial.
En général au début, les 6e n’osent pas trop venir dans mon bureau là où les plus grands viennent facilement me voir (les 4e ou les 3e). Quand ils n’ont pas cours, ils viennent me voir. Ils ont besoin d’être écoutés, de raconter leurs problèmes : « Je ne vais pas bien », « Je n’ai pas eu une bonne note avec tel professer », ou bien pour évoquer leurs relations entre copains, ce qu’ils lisent sur les réseaux sociaux…
« Le problème des réseaux sociaux n’existait pas il y a 10 ans, maintenant c’est sociétal. Il y a une grande vigilance à avoir à ce sujet. »
À ce sujet, quel impact ont les réseaux sociaux sur les élèves que tu accompagnes ?
Le problème des réseaux sociaux n’existait pas il y a 10 ans, maintenant c’est sociétal. Il y a une grande vigilance à avoir à ce sujet. L’élève qui est harcelé au collège la journée, il l’est également sur les réseaux sociaux la nuit… Ça ne s’arrête jamais. Donc nous, on reste très vigilants et on met en place des actions en lien avec cette problématique. Je sollicite beaucoup des prestataires extérieurs, comme la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse). Ce sont en effet des partenaires précieux pour tout ce qui est harcèlement et cyberharcèlement. Il y a des interventions dans toutes les classes. Il faut continuellement informer les jeunes, et ne pas hésiter à leur répéter.
Quand vous repérez un jeune qui est tout seul, à l’écart, j’imagine que vous allez vers lui ?
Je dis souvent aux élèves : « Je vais dans la cour avec vous », parce que j’aime bien observer, donc je vais partout. Je ne suis pas bloquée dans mon bureau, les jeunes me repèrent, je suis vite identifiée s’ils ont un problème. Quand ils n’ont pas cours, ils se disent parfois spontanément : « On va aller voir Rania » plutôt que d’aller en salle de permanence.
Quand je repère un élève qui ne va pas bien, je vais vers lui oui, c’est mon rôle. S’il est isolé, on le voit tout de suite : il n’a plus de copains, il peut y avoir un changement de comportement… Mon rôle c’est d’observer. Il se peut également que je sois avertie par la vie scolaire ou par l’équipe. Ils vont parfois m’amener un élève dans mon bureau, il y a tout un lien qui se fait systématiquement.
Comment se passe concrètement votre collaboration avec les autres professionnels ?
On a des réunions de veille qu’on fait régulièrement avec toute l’équipe médico-sociale et la direction. On aborde les situations individuelles des élèves et on détermine qui va prendre en charge la situation, quel professionnel est le plus adapté, qui connaît le mieux l’élève, etc…
Il y aussi la psychologue de l’Éducation Nationale (PsyEN) qui est présente. C’est le nouveau nom pour les conseillers d’orientation. C’est également un membre de l’équipe. Je rappelle souvent aux jeunes que je ne suis pas psychologue d’orientation mais que je suis éducatrice : je ne connais pas toutes les formations là où la psychologue peut leur présenter toutes les spécificités, nous avons chacun notre rôle. Je conseille évidemment aux élèves d’aller la voir quand elle présente au sein du collège.
Sinon, je vais dans toutes les réunions du conseil de classe des troisièmes. Je ne peux pas faire tous les niveaux, ce n’est pas possible. Sauf cas particulier : s’il y a une classe de 5e où il y a du harcèlement ou d’autres grosses problématiques, là je vais y aller.
J’assiste également aux entretiens entre la famille et les enseignants. Je suis en effet sollicitée lorsqu’il y a un différend entre les deux parties, et je fais alors de la médiation avec l’enseignant. On se met généralement autour d’une table pour en discuter et la famille repart généralement rassurée.
Du coup, en ce qui concerne les jeunes, quels sont les défis principaux qu’ils peuvent rencontrer ?
Les défis il y en a plein, mais le plus important c’est qu’ils puissent déjà grandir sereinement, qu’ils aient confiance en eux et qu’ils réussissent leur formation après le collège.
« Après 20 ans de travail, on voit qu’il y a beaucoup de réussites, mais ça ne m’étonne pas, je reste toujours positive. »
Et est-ce que tu aurais des exemples d’accompagnement qui t’ont particulièrement marquée au sein du collège ?
Des exemples, j’en ai plein. J’ai notamment des anciens élèves qui sont devenus des éducateurs spécialisés, ça, c’est chouette. Il y en a notamment une qui avait pu faire un stage au sein de l’AAES et qui m’a dit « Je veux devenir comme toi, éducatrice spécialisée ». Pourtant, elle avait une situation familiale vraiment pas évidente. Et pour finir elle est vraiment devenue éducatrice spécialisée. Ça, c’est génial, ça veut tout dire.
Ce qui est intéressant aussi, ce sont les anciens élèves qui reviennent me voir et qui me disent : « Voilà, je fais tel métier, je travaille, j’ai acheté ma maison, etc… » Ce sont des exemples de réussite. Après 20 ans de travail, on voit qu’il y a beaucoup de réussites, mais ça ne m’étonne pas, je reste toujours positive.
Il y a quelques temps maintenant, j’avais organisé un forum des anciens élèves. Et Amine, un des anciens élèves, qui est devenu médecin, est venu témoigner. C’était vraiment un beau projet aussi : il y avait un maçon, une infirmière, une pâtissière et tous les anciens élèves étaient contents de revenir au collège pour témoigner. Le partage d’expérience ça parle forcément pour les jeunes qui sont au collège, c’est à refaire.
Quel projet mené avec les élèves te tient particulièrement à cœur ? Et en quoi peuvent-ils contribuer à la réussite scolaire des jeunes ?
Le premier auquel je pense est le théâtre d’improvisation que nous avons commencé l’année dernière : c’est tout simplement extraordinaire pour la confiance des élèves, ça les valorise. Nous avons 10 à 12 élèves qui se livrent des matchs d’impro au sein de l’établissement et ensuite il y a des matchs prévus contre les élèves d’autres établissements (comme les collèges du Moulin, Jules Verne et Robespierre). Il y a ensuite, potentiellement, une finale régionale avec les élèves de Lille, de Roubaix, etc… Et le grand gagnant part à Paris.
Nous avons aussi le projet basé sur l’éloquence, en lien avec l’association Les Nuanciers. C’est la 3ème année de suite que nous avons ce projet fait pour les élèves de 3e qui ont des compétences en la matière. Il y a des interventions dans toutes les classes de 3e pour présenter ce qu’est l’art oratoire et comment faire un bon discours. C’est toujours pratique pour les élèves d’être à l’aise sur la prise de parole en public.
Et on a aussi les projets d’accès à la culture, forcément. Je les emmène aussi au théâtre du Bateau Feu puisque les élèves n’y vont quasiment jamais. Il faut leur ouvrir l’accès.
Il y a d’autres projets que tu souhaitais particulièrement évoquer ?
Il y a les chantiers écoles, que je mets en place depuis des années : je repère les élèves qui sont en grosse difficulté ou qui n’ont pas forcément un projet d’orientation et je les emmène dans les lycées, on met en place des immersions avec un prof à disposition pour qu’ils découvrent un peu des métiers qu’ils ne connaissent pas. Pour tout ce qui est métiers de l’industrie, je les emmène au Lycée Fernand Léger par exemple, pour le bâtiment et la restauration aussi. Et même s’ils ne s’intéressent pas forcément à la restauration, ça reste intéressant pour eux qu’ils aillent voir et qu’ils pratiquent grâce aux immersions.
Je les prépare aussi à l’entretien, je leur montre comment on recherche, comment on rédige une lettre de motivation. Je leur donne tous les petits conseils utiles sur comment on doit se présenter à l’entretien.
Tu es donc devenue ALSES en 2004. Est-ce que c’est un métier qui se développe de plus en plus ? Qu’est-ce qui a changé en 20 ans ?
À Dunkerque, pour l’instant, on est plutôt bien lotis. Il y a six postes d’ALSES parmi les 18 éducateurs présents au sein du dispositif de Prévention Spécialisée. Je sais qu’il y a des ouvertures de poste sur quelques agglomérations du Département, C’est que notre travail est reconnu, je pense, au moins par les chefs d’établissement.
Pour terminer, on peut revenir sur ta promotion en tant que Chevalière de l’Ordre des Palmes Académiques en juin dernier…
Je l’ai appris avec surprise parce qu’initialement la principale du collège nous avait annoncé qu’on ferait uniquement la promotion d’un professeur d’anglais qui est là depuis 30 ans, et d’une autre collègue avec qui je travaille depuis plus de 20 ans.
Mais au final, elle avait également pensé à moi tout en gardant ça secret, du coup je ne m’y attendais pas du tout ! Mes collègues étaient super contents pour moi, c’était une belle cérémonie. Il y avait aussi ma famille… C’est un peu la récompense du travail que je fournis depuis des années.
