Au sein de notre Parcours Adulte, Thibault (Éducateur sportif) propose des séances d’activité physique adaptée aux usagers et résidents des différents dispositifs suivants : Pension de Famille, CHRS, Hébergement d’Urgence et Lits Halte Soins Santé. À travers cet entretien, il nous partage son engagement au service de nos publics en difficulté, et nous éclaire sur l’importance du sport comme levier de réinsertion sociale et de bien-être.
Peux-tu nous présenter et nous expliquer en quoi consiste ton métier d’enseignant en Activité Physique Adaptée et Santé (APAS) ?
Dans une association comme celle de l’AAES, mon métier est davantage axé sur le côté social : pour accompagner les usagers dans leur réinsertion sociale. Au sein de la pension de famille par exemple, je vais davantage avoir l’objectif de limiter la sédentarité des résidents. Je vais essayer de les faire bouger une fois par semaine au moins. Sur le CHRS, c’est différent, il y a beaucoup d’accompagnements, d’animations mais aussi des bienfaits sur leur santé. J’essaie surtout d’adapter les séances en fonction des personnes. On a aussi le dispositif des LHSS (Lits Halte Soin Santé) qui est un service de soins donc là-bas on est plutôt sur de la rééducation, de la réadaptation…
Quel a été ton parcours pour accéder à ce métier et depuis quand l’exerces-tu ?
J’ai fait 3 années de Licence STAPS que j’ai validées en 3ème année avec une spécialisation APAS. Et je me suis orienté derrière vers un Master APAS sur Calais à l’ULCO. J’ai commencé à exercer pendant mes études en CDD, dès septembre 2022. Et je travaille au sein de l’AAES depuis septembre 2023.
Quels sont les publics avec lesquels tu travailles au sein de notre association ?
Les publics sont différents en fonction des dispositifs : au CHRS ils ont généralement entre 20 et 50 ans tandis qu’au sein de la Pension de Famille ils sont tous cinquantenaires et forcément je ne leur propose pas forcément les mêmes séances.
Comment définis-tu les séances d’Activité Physique Adaptée en fonction des besoins des usagers ?
Je conçois tout d’abord un planning que j’estime être déjà correct pour les usagers, en fonction de leur situation individuelle et sur la base de ce que les éducateurs m’ont rapportée. Pendant les séances de renforcement musculaire, je m’adapte à ce dont la personne a besoin. Si elle a des problèmes aux jambes par exemple, je ferais en sorte de lui faire travailler autre chose pour développer ses autres capacités physiques.
Quels types d’activités sportives proposes-tu et comment les adaptes-tu aux capacités des participants ?
J’essaie de varier un maximum pour que les résidents puissent découvrir plein d’activités différentes. Je fais aussi en sorte de m’adapter : pour travailler la réinsertion sociale, j’essaie la plupart du temps de les faire travailler en groupe. Pour celles et ceux qui ont du mal avec le fait d’être en groupe, je propose aussi des séances individuelles de renforcement musculaire. J’ai également mis en place un projet de rénovation vélo : on récupère des vélos en moins bon état, on les « retape » avec les résidents pour ensuite partir en sortie avec.
Je mets en place des séances de stretching, de relaxation parce qu’il y a aussi des personnes qui ont besoin d’être détendues étant donné leurs problématiques assez difficiles. J’ai aussi mis en place récemment des créneaux de boxe sur le CHRS, pour travailler la gestion de l’émotion. La marche fonctionne plutôt bien aussi, les personnes aiment bien prendre l’air et découvrir des endroits qu’ils ne connaissent pas encore. Du coup, j’essaie de varier au maximum les parcours et leur longueur, en fonction des capacités des personnes présentes.
Est-ce que tu as parfois les mêmes résidents qui participent à différentes activités ?
Effectivement, j’ai parfois des personnes qui sont dans le groupe de marche qui viennent au renforcement musculaire, ou au tennis de table, ça varie souvent… Ce ne sont pas des groupes fixes. Le gros problème c’est l’aspect motivationnel : les personnes ont beaucoup de mal à se motiver donc c’est souvent les mêmes personnes qui viennent aux mêmes séances, aussi parce qu’ils estiment ne pas avoir besoin d’aller sur différentes activités, et je ne peux pas les obliger à venir, c’est en fonction de leur ressenti et de leur motivation.
Si elles ne veulent vraiment pas être en groupe, je m’arrange toujours pour proposer des séances individuelles. Il y a par exemple une personne agoraphobe sur le CHRS à qui je propose des séances individuelles de renforcement musculaire. Il y a tout un tas de problématiques à prendre en compte, j’ai un planning prédéfini mais il faut aussi que je m’adapte à chaque personne.
Est-ce que tu intègres un suivi individuel des usagers dans ton travail ?
Oui, à chaque fois qu’ils viennent en séance, j’ai une fiche sur chaque usager. Avant qu’ils démarrent, je les rencontre individuellement pour faire le point avec eux et pour en apprendre davantage sur leur situation. Je note ensuite sur leur fiche chaque participation à chaque séance, ça me permet d’avoir un bilan complet pour chaque usager.
Est-ce difficile de motiver les personnes qui peuvent être réticentes à la pratique sportive ?
Quand je démarrais, il m’est arrivé d’annuler des séances parce qu’il n’y avait pas assez de monde. Maintenant que ça fait un an et demi que je suis là, il y a un aspect amical qui est entré en jeu à force de discuter avec les usagers. Ils ont plus confiance en moi et j’arrive à attirer du monde. Il ne se passe plus une journée où je n’ai personne en séance. Sans leur demander, j’arrive maintenant à avoir un groupe assez conséquent, je leur demande juste une confirmation avant de venir.
Quels sont les principaux bienfaits de l’Activité Physique Adaptée pour nos usagers ?
Le principal bienfait c’est que le sport va les aider dans leur réinsertion sociale. Je les accompagne sur le maintien d’une activité physique pour qu’après ça puisse devenir un loisir pour eux. Le deuxième bienfait c’est clairement de limiter la sédentarité : à la Pension de Famille les résidents sont très sédentaires et là-bas c’est vraiment l’objectif principal.
As-tu des exemples concrets de progrès ou de transformations observés chez certains participants en un an et demi ?
Je l’ai vu énormément dans la rééducation au sein des LHSS : il y a deux personnes qui sont arrivés blessées gravement à la jambe, ils étaient avec un fixateur externe et ne pouvaient plus plier la jambe. Avec l’aide du kinésithérapeute, on a réussi à les faire marcher à nouveau. L’une des deux personnes est déjà en train de reprendre la course alors qu’il y a un an il était encore en fauteuil.
D’un point de vue social, j’ai vu une personne s’intégrer au groupe de marche alors qu’elle ne sortait plus de chez elle et avait peur de sortir. En coopération avec les éducateurs, on a décidé de la faire sortir 10 minutes, puis 20 minutes et on a finalement réussi à l’intégrer à un groupe de marche de 5-6 personnes alors que pendant plusieurs mois elle ne sortait plus du tout. Elle vient désormais tous les jeudis en sortie marche avec le groupe, elle n’a plus peur, elle va oser répondre aux autres personnes du groupe, c’est un vrai changement que j’ai pu constater.
Il y a eu des gros progrès aussi à la Pension de Famille : au début personne ne venait, et aujourd’hui on a régulièrement 3 ou 4 personnes qui viennent, il y a maintenant une vraie adhésion aux activités physiques.
Comment évalues-tu l’efficacité et l’impact des séances sur les participants ?
On voit directement que ça leur fait du bien de penser à autre chose qu’à leurs problèmes quotidiens pendant la séance. Ils vont se sentir mieux et leurs problèmes vont prendre moins de place. Quand on fait du sport, on sécrète les hormones du bien-être donc ça nous aide à nous sentir bien. Par exemple aujourd’hui, il y a une personne qui n’était pas bien du tout et qui m’a demandé d’avoir une séance individuelle : elle est arrivée en pleurant, elle n’est pas ressortie avec le sourire c’était impossible mais elle allait déjà beaucoup mieux.
Pendant une séance, ça peut être dur mais ce qui est important c’est l’effet que procure le fait d’avoir réalisé la séance : c’est très satisfaisant, on se sent bien, on est fier de soi et ce problème d’estime de soi existe beaucoup chez les usagers que j’accompagne. L’activité physique joue un rôle énorme sur l’estime de soi.
Quels sont les défis ou les obstacles que tu peux rencontrer dans la mise en place des activités ?
Comme je disais, c’est principalement l’aspect motivationnel, c’est le gros frein pour les activités physiques que je propose.
Travailles-tu en lien avec d’autres professionnels pour adapter tes interventions ?
Oui, le médecin en LHSS me fournit les ordonnances pour savoir ce que les usagers peuvent faire comme activité. Je ne suis pas dans le médical donc je me réfère à l’avis des médecins. Concernant les éducateurs, j’essaie de les solliciter pour qu’ils motivent les différents usagers afin de les insérer sur les groupes de travail.
Sur la Pension de Famille, c’est le coordinateur qui m’a contacté pour qu’on mette en place 1 séance par semaine, et c’est lui qui est allé voir les résidents pour les motiver individuellement. Il les connait mieux, je n’ai pas la relation de confiance qu’il peut avoir avec eux. Ensuite c’est à moi de prendre le relais pour justement créer ce lien de confiance avec eux pour qu’ils reviennent à la séance d’après. C’est important qu’ils puissent garder une régularité avec au moins une séance par semaine.
Pour les séances en elles-mêmes, c’est toi qui gères de A à Z ?
Les séances oui, c’est moi. En fait je propose au médecin ce que j’envisage pour les usagers et il me répond ce qui est possible ou non avec telle ou telle personne. Il y a parfois des demandes qui sont formulées et auxquelles je ne peux pas répondre : si je n’ai pas les compétences pour faire des séances bien précises, je ne les fais pas. Je ne suis pas coach sportif contrairement à ce qu’ont parfois pu penser les usagers, mon objectif ce n’est pas de faire d’eux des bodybuilders. Moi j’ai les bases, je suis vraiment là pour m’adapter à eux et à leur situation. Maintenant ils font très bien la différence.
Enfin, quels conseils tu donnerais à une personne qui souhaite pratiquer une activité physique malgré des contraintes de santé ?
Tout d’abord, pour les problèmes de santé, il faut qu’elle consulte son médecin afin qu’il lui donne l’accord de pratiquer telle ou telle activité. Il faut ensuite faire en fonction de nos envies et savoir si on veut s’imposer des créneaux ou non. Et pareil pour l’activité à choisir, il ne faut pas se dégoûter sur les premières séances en démarrant trop fort, avant de faire du renforcement musculaire, il faut peut-être d’abord privilégier la marche dans un premier temps. Il faut trouver une activité dans laquelle on prend du plaisir et où ce n’est pas une contrainte d’y aller.
Il ne faut pas confondre activité physique et activité sportive, ce sont deux choses bien différentes. L’activité physique c’est l’activité de tous les jours : c’est rester actif, c’est monter les escaliers, c’est faire les tâches ménagères par exemple… Les recommandations de l’OMS, c’est minimum 30 minutes d’activité physique par jour et rajouter 2 séances d’activités sportives par semaine.


